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MARIE CLAIRE

"Jeux de rôles Grandeur Nature"

Complément d'article : trois témoignages de joueurs + interview de sociologue

Août 2007


Barbara, 21 ans, étudiante en Lettres Modernes, joueuse de GN depuis un an.
Je crois que ce qui m'a d'abord attirée dans les GN, c'est le costume : j'ai toujours adoré me déguiser. Je suis surtout une passionnée d'Histoire et de littérature, constamment plongée dans des romans historiques. J'ai aussi fait trois ans de théâtre. Mais dans un GN, on est tout à la fois auteur, spectateur et acteur : j'ai créé mon personnage (une écrivaine vampire), j'écris mon texte, j'invente ma propre histoire, et je découvre celle des autres ... Du coup, non seulement rien n'est jamais fini, mais il y a une vraie liberté d'action, qui évolue en permanence au gré de notre imagination et de l'intrigue générale. Je participe à une soirée Victorian Age tous les deux mois, et je rejoins chaque semaine mes copains à une soirée Moyen-Age "hors-jeu", juste pour le plaisir de se retrouver dans des caves voûtées avec 300 passionnés, tous en costume. Ca change des soirées parisiennes habituelles ! J'y ai d'ailleurs invité une amie non joueuse et elle a été bluffée. Le
GN, c'est mon exutoire, et le moyen idéal pour décompresser en période d'examens. J'ai rencontré toute une bande d'amis que je retrouve régulièrement hors-jeu. Contrairement aux jeux videos, le GN est convivial, chaleureux ; c'est une expérience à part qui nous soude véritablement. J'adore faire ces "voyages" dans un autre siècle, quand les femmes étaient bien habillées et que les gens parlaient un français impeccable ... En fait, le jeu de rôles grandeur nature est un moyen pour moi de vivre à une époque que j'aurais voulu connaître, sans ses inconvénients et avec tous les avantages sociaux d'aujourd'hui : le rêve.

Jonathan, 25 ans, et Sonia, 24 ans, organisateurs. Joueurs de GN depuis 7 et 3 ans.
Jonathan : J'aime les jeux de stratégies, les échecs, et j'adore lire des histoires. Mais ce qui me fait vraiment vibrer, c'est de les inventer et de les raconter. J'ai d'abord joué aux jeux de rôles sur table, puis j'ai découvert le GN ; très impliqué, je suis vite devenu organisateur, puis président d'association. J'écris actuellement un livre d'Heroic Fantasy en quatre tomes, sur le thème duquel on organise bientôt un GN avec une centaine de personnes. Sonia le suit de près : elle ajoute des idées, apporte des corrections ... On bosse beaucoup ensemble. Ce travail, bénévole, nous prend environ cinq heures par semaine depuis qu'on est organisés. A une époque, on se laissait un peu trop "bouffer" : les joueurs téléphonaient à n'importe quelle heure pour poser des questions, on ne pouvait pas passer une soirée sans aborder le sujet, etc. Maintenant, on cloisonne bien les choses, avec des horaires précis, et notre couple est "hors-jeu" 90% du temps. Parce qu'on a aussi une vie réelle et qu'elle nous plaît !

Sonia : Le jeu de rôles grandeur nature me passionne d'abord parce que j'aime l'Histoire, ensuite parce qu'on y joue "pour de vrai" : contrairement aux autres jeux (de société, sur table ou vidéos), on porte un costume, on travaille la psychologie des personnages, et au lieu de lancer des dés, on agit ! J'ai rencontré Jonathan à mon premier GN il y a trois ans. Bien sûr, les jeux tiennent une grande place dans notre vie : on a un garage rempli de décors égyptiens, baguettes magiques, robes à crinoline et autres souris en plastique, et beaucoup de nos copains sont joueurs. Mais pas tous, heureusement ! Joanthan m'a demandée en mariage, et pour la cérémonie, on pense à un thème victorien. Juste pour la beauté des costumes ...


TROIS QUESTIONS A Laurent Tremel, sociologue et auteur de "Jeux de rôles, jeux vidéo, multimédia : les faiseurs de mondes" (PUF, 23€).

- Comment expliquer le succès des jeux de rôle grandeur nature ?
L'engouement actuel pour le jeu de rôles, qu'il soit sur table, grandeur nature ou informatique, est significatif de notre époque et d'un nouveau contexte social. Rappelons que le principe du jeu permet d'accumuler des "grandeurs", de faire gagner son personnage en puissance ; or cette évolution est justement de plus en plus difficile dans la vie réelle. Au XXe siècle, les processus de mobilité sociale étaient massivement courants, et, d'une génération à l'autre, on "surclassait" ses parents : les familles d'ouvriers agricoles devenaient ouvriers en ville, puis cols blancs, parfois cadres ... Dans les années 90, ce système s'est grippé, et une telle mobilité sociale n'est plus possible. Au contraire, beaucoup de jeunes diplômés se "bradent", acceptant une déqualification pour avoir un emploi. Mais dans le jeu de rôles, notre identité alternative grimpe toujours des échelons, de points d'expérience en niveaux supérieurs.

- Qui sont ses adeptes ?
Le public des GN est significativement plus adulte que celui des jeux vidéos. Il est souvent attiré par un propos écologiste : cet univers très "tolkienien" évoque un retour au passé, un refus du tout-industriel et un rapport privilégié à la nature. C'est aussi une population qui se féminise : le médiéval fantastique, porté sur les combats, a d'abord été essentiellement masculin, voire sexiste - pensons aux archétypes de la femme dans l'Heroic Fantasy, forcément douce magicienne ou guerrière sexy. Mais ces clichés répondent plutôt à une mentalité adolescente : plus mûrs, les joueurs de GN échappent à ce schéma. D'autant qu'ils restent dans le réel, avec des individus en chair et en os qui se rencontrent et discutent. Il y a un véritable échange avec l'autre, hors scénario.

- Les jeux de rôle présentent-ils des risques ?
Je ne peux pas vous répondre sur le plan psychologique, mais au niveau social, ils peuvent parfois poser problème. Reprenons l'exemple des employés déqualifiés ou précarisés, dont les personnages de jeux gagnent en puissance : symboliquement satisfaits par ces activités ludiques, ils sont moins regardants sur leurs conditions de vie réelle. Sinon, contrairement aux jeux virtuels, les GN présentent l'avantage de rester dans la réalité : on sait à qui l’on a affaire, on distingue le vrai du faux. A noter, les dérives commerciales (comme celles qui ont suscité des révoltes dans Second Life) sont évitées, les joueurs de GN n'étant généralement pas fans des grosses machines marketing. Ils forment une communauté élective, réunie autour d'un univers qui les fascine. A eux ensuite de ne pas faire l'amalgame entre cette époque médiévale-fantastique mythique et le Moyen Age réel, qui était moins rose...



Tag(s) : #Société - Lifestyle

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