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MARIE CLAIRE
 

"A quoi ressemblent les féministes en 2007 ?"
 

Point et témoignages sur un combat galvaudé
 

Février 2007

 

 

 

Rien que le mot suscite suscite aujourd'hui ricanements.  Qu'est-il arrivé à ce noble combat pour qu'il soulève tant d'hostilité ? Et que signifie-t-il en 2007 ? Huit femmes nous ont répondu. Drôles, ouvertes, féminines ... et résolument féministes. 


 

 

Un conseil : planquez-vous pour lire cet article. Si quelqu’un vous voit penchée là-dessus, vous risquez gros : souriresironiques, harangues passionnées, fuites paniquées ou gousses d’ail clouées sur votre porte. Le mot "féminisme" n'a pas attendu le XXI° siècle pour provoquer l'hostilité et la caricature : dès la naissance du mouvement, ses partisanes étaient vues comme des mal-baisées castratrices, peu féminines et très agressives. Pascal Jardin trempa sa plume dans l’acide pour dépeindre ces "ovariennes cauchemardesques, brandissant moralement des clitoris monstrueux" (sic). Aujourd’hui, on peut parfois entendre la jeune génération, mal informée, confondre féminisme et misandrie : "Pour moi, une féministe est quelqu'un qui n'aime pas les hommes, qui veut les écraser", s’inquiète Marine, 19 ans, mécanicienne qui a parfaitement réussi à faire le métier qui lui plaisait dans un milieu masculin. Comment un mot prônant l’altruisme peut-il être à ce point galvaudé ? Les extrémistes du mouvement l’ont-elles tué à coup d’excès ? Samira, militante active de l'association Mix-Cité*, s’inscrit en faux : "Les excessives du féminisme, j'en entends beaucoup parler mais je n'en ai encore jamais rencontrées". Benoîte Groult, elle, a coutume de dire que le féminisme n'a jamais tué personne, tandis que le machisme fait des victimes chaque jour. Certes. Il n’empêche que les militant(e)s semblent s’être tirés une balle dans le pied lors de leurs dérapages, et que la cause reste taboue, voire violemment rejetée. Cause qui, rappelons-le, lutte pour l’égalité et la justice sociale pour tous les individus … En ce sens, condamner ceux et celles qui luttent contre le sexisme revient un peu à condamner les opposants au racisme - on mesure l’absurdité. Dans un autre genre, certains prétendent que le combat est dépassé. Les nanas n’ont-elles pas obtenu la pilule, l’avortement, et le droit au boulot ? Diantre, on a même une Ségolène dans la course à l’Elysée ! Pourtant, en 2005, 76% des femmes pensaient qu’il y avait encore beaucoup à faire pour l’égalité avec les hommes (Sofres). Il suffit de regarder  les chiffres sur les inégalités salariales  ou les faits-divers sur les violences conjugales (6 femmes tuées chaque mois en France) pour s’en convaincre. Et quand bien même ça irait mieux chez nous, doit-on oublier qu’ailleurs des femmes sont encore torturées, mutilées, lapidées, vendues et brutalisées précisément parce qu’elles ont des seins et non des pecs ? Et que même dans nos banlieues, des jeunes filles sont brûlées pour avoir choisi de vivre libres ?  Il serait donc temps que le féminisme, qui demande une meilleure condition de la femme dans le monde et l’égalité en droits avec les hommes, redevienne ce qu’il est : un mouvement humaniste et philanthrope. Bref, une simple revendication d’amour et de justice. Tout de suite, ça fait moins peur, et ça donne même envie. Ce n’est pas nos huit témoins qui vous diront le contraire. Leurs points communs ? Souhaiter le bien des femmes tout autant que celui des hommes, réconcilier féminisme et séduction (à l’instar de Benoîte Groult qui assume ses deux liftings), et clouer tendrement le bec à ceux qui voudraient les confondre avec des harpies aux mollets hirsutes. Galerie de portraits.

 

* Barbara, 21 ans, est étudiante en Lettres Modernes.

"Mon père nous a élevés dans un très grand respect de la femme (plus respectueux, ça n’existe pas !), et des autres. Ma mère, journaliste, nous a toujours informés des horreurs que subissent les femmes dans d’autres cultures : lapidations, mutilations sexuelles, crimes d’honneur… mon frère et moi, on connaît le sujet à fond et ces actes barbares nous révoltent. Ce n’est pas parce que je ne subis aucune discrimination à la Sorbonne que je vais me désintéresser du sort de mes pairs. Je refuse le sexisme comme je refuse le racisme. Cela relève de la même idéologie : le rejet de l’autre, l’exploitation du plus faible. Alors oui, je suis féministe, car j’ai reçu une éducation humaniste. Et même si ado, j’ai été naturellement en réaction contre ma mère, j’ai toujours adhéré aux valeurs d’égalité que m’ont transmises mes parents.  

 

* Audrey Pulvar, 34 ans, un enfant, est journaliste. Présentatrice du 19/20 sur France 3, elle est aussi écrivain.
Le féminisme n'est pas un gros mot, il signifie se battre pour que l'intégrité et les droits de la femme soient respectés. Or, même aujourd'hui, il y a encore beaucoup de gens pour penser qu'elle n'est pas l'égale de l'homme - et la situation des femmes dans le monde, qui a peu évolué, le prouve. En France, on a beaucoup de chance : un énorme combat a été mené. Mais le sexisme est encore présent, et le monde des médias n'y échappe pas : réflexions machistes, écarts de salaires exorbitants, postes à responsabilités essentiellement masculins ...  Je suis féministe parce que je pense que c'est encore nécessaire aujourd'hui : il faut rester vigilant et même en colère sur ce problème, comme sur toutes les formes de discrimination et d'injustice.

*Aliza Jabes, créatrice de Nuxe, a monté son entreprise a l'âge de 26 ans. Elle a deux enfants.
Je suis féministe dans la mesure où je suis citoyenne : je souhaite les mêmes droits et chances pour tout le monde. Quand j'embauche quelqu'un, c'est pour son talent : homme, femme, peu importe, c'est la personne et ses qualités qui comptent. Je me bats contre l'idée que l'ambition professionnelle serait un privilège masculin. Réussir et rester féminine, aimer se faire belle, n'est pas contradictoire ! Si les féministes des années soixante ont laissé l'image d'une féminité peu apparente, c'est peut-être parce qu'à l'époque, plus dure, c'était un moyen de se positionner vis-à-vis des hommes. Aujourd'hui ce n'est plus le cas : faire attention à soi, être bien dans sa peau, ça attire même les messieurs dans nos spas - sans qu'ils en perdent leur virilité pour autant …

 

* Florence, 33 ans, deux enfants, est une aventurière : voile, raids 4X4, raids multisport et Paris Dakar.

Dans le milieu très masculin où j'évolue, j'ai bien sûr essuyé quelques réflexions sexistes, mais j'ai fait mon chemin sans rien revendiquer, obtenu des victoires, et gagné le respect. Je crois qu'en France, on a beaucoup de chance : il faut arrêter de fustiger une campagne de pub pour des dessous sexy, et aider les femmes qui sont réellement opprimées. Un jour, au Burkina Faso, une mère a voulu me donner sa fille parce qu'elle allait être excisée. Tout s'est écroulé : j'étais libre, forte, au volant de mon 4X4, et cette femme était prête à quitter sa petite fille pour lui éviter une pratique barbare ... Je fais très attention à l'éducation de mes deux garçons : pour que le monde change, nous devons élever nos enfants dans ce sens."


* Hélène, 26 ans, est assistante de production dans le milieu de la mode. Elle et son homme sont ensemble depuis 11 ans.

"Pour la plupart des gens, je fais figure d'extra-terrestre parce que je ne veux pas me marier alors que je suis avec mon mec depuis mes 15 ans. Je n'ai pas envie d'appartenir à quelqu'un, j'aurais l'impression de porter des chaînes : je préfère tellement choisir tous les jours en me réveillant d'aimer cet homme-là ! Être son amoureuse plutôt que son épouse ... Pour moi, être féministe, c'est tout autant se mobiliser pour aider les femmes opprimées dans le monde, que modifier les habitudes machos encore présentes chez nous. A la maison par exemple, les tâches sont réparties : pourquoi lui repasserais-je ses chemises alors que je rentre du travail aussi tard que lui ? Ca ne m'empêche pas de le gâter, de m'occuper de lui, mais autrement que par mes talents ménagers."


* Clémence & Eve, 28 et 25 ans, sont créatives de pub. Elles ont remporté le Prix Jeunes Créatifs Stratégies 2006. 

"L'important, c'est l'égalité. Or il faut faire attention à ne pas confondre "tous égaux" et "tous pareils" : un blanc est différent d'un noir, une femme est différente d'un homme, et alors ? Je ne m'offusque pas des gens qui s'amusent avec les différences des uns et des autres, à partir du moment où – in fine – on est d'accord pour dire qu'on est tous égaux. Et là effectivement, dans la pratique, on est loin d'y être.  Les pubs troisième degré qui jouent sur les clichés des femmes me font rire, parce qu'elles s'adressent à ce que je suis, à ce que je connais, et ça me touche.  En revanche, les pubs lessivières débiles qui mettent en scènes des ménagères tout aussi débiles, j'évite."

Eve : "Au prix Jeunes Créatifs, nous étions le seul team féminin. Honnêtement, je ne me suis pas sentie honorée en temps que femme, mais en temps que créa. Pour la photo du prix, on a posé devant des urinoirs masculins, une image un peu choc pour dire : "on ose, on n'a pas froid aux yeux", mais aussi "on a de l'humour, on joue de notre image" ... J'ai la chance de n'avoir jamais été victime de discrimination sexiste. Pour moi, tout comportement “communautariste” est à craindre, aussi bien les hommes ultra-machos, que les chiennes de garde agressives."

 

* Alice, 36 ans, bac+8, élève ses cinq enfants tout en étant professeur de droit de l'environnement à quart temps.

"Ma mère était féministe, ma grand-mère travaillait, j'ai toujours baigné dans l'idée qu'une femme devait être indépendante. Mon mari est tout sauf macho et je n'ai jamais subi de discrimination sexiste : je suis féministe par solidarité. Beaucoup de choses ont changé en France, surtout au niveau familial, mais je constate en discutant avec mes copines que les inégalités persistent au niveau professionnel. Moi, je suis heureuse, j'ai de la chance - beaucoup d'entre elles ont du choisir entre leurs enfants et leur carrière ... Il leur est quasiment impossible de trouver un job épanouissant et valorisant à temps partiel : le système, c'est "A fond, ou rien"." 

 

Encadré : CE SERA GAGNE QUAND ...  
- La seule raison qui donnera envie à une femme de rester avec un homme sera l'amour.  
- Les tâches ménagères seront réellement partagées à 50/50.  
- La maternité n'aura plus d'influence sur les carrières professionnelles.  
- L'Etat nous aidera matériellement à élever nos enfants.   
- Les hommes prendront systématiquement un congé paternité.  
- Celles et ceux qui choisiront de rester à la maison ne seront plus critiqués par celles et ceux qui bossent - et inversement.  
- Nos enfants nous demanderont ce que veut dire "parité" ou "féminisme".  
- Marie Claire n'aura plus à traiter ce sujet.

 

 

*** Photos : Marie-Pierre Déterlé

 

 

 

Tag(s) : #Société - Lifestyle

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